Participation citoyenne & numérique en période « Covid » : quels « gestes-barrières » pour les professionnels de la participation ?

19 mai 2020Rêves et Débats

Synthèse (non exhaustive) des outils numériques existants par Nolwenn Dulieu de l’Atelier du Lieu

Le confinement nous a tous plongé dans un arrêt soudain et subi de nos activités. Les démarches de participation, pour la plupart en « pause » côté commandes publiques continuent à se développer du côté des commandes privées. Les professionnels de la participation s’interrogent[1] : le numérique est-il la nouvelle solution ? Comment créer le débat et les conditions de convivialité avec une distance d’1 mètre entre chaque personne et le port du masque obligatoire ?

Avec le déconfinement revient les joies de pouvoir discuter de vive voix et d’échanger en face à face. La « menace » du Covid reste pourtant au-dessus de nos têtes et le numérique apparaît comme une des solutions possibles pour poursuivre les démarches avec les habitants.  Cet article propose de s’interroger sur l’offre existante en outils numériques, articulée à des actions en présentiel. Il invite à revenir, au-delà des outils, aux « gestes barrières » de la participation citoyenne, dans une période aussi exceptionnelle.

Quels supports d’animation et de discussion alternatifs à Zoom ?

Début Mai 2020, deux mois de confinement : les réunions « Zoom » s’enchaînent et… se ressemblent. Des outils d’animations ont été instaurés pour permettre de structurer le débat numérique : les participants sont mis en mode « muet », on commente à l’écrit, on lève la main, l’animateur donne la parole… les enseignements, webinaires, conférences se poursuivent grâce à ses nouveaux outils de communication.  Pour autant, le discours en monologue et la discussion par écran interposés (souvent sans voir le visage de l’autre) deviennent usants pour l’animateur comme pour les participants. Or, les outils numériques actuellement foisonnent.

L’offre est riche et c’est bien cela le problème : comment ne pas se perdre dans ce territoire sans limite ? C’est dans cette perspective qu’Atelier du Lieu s’est emparé de l’un deux avec l’accompagnement de Samuel Gautier de FuturOuest (le logiciel Xmind) afin de recenser, trier et analyser un certain nombre d’entre eux. Bien évidemment cette « carte mentale » (cf image en haut de l’article) n’est pas exhaustive mais elle a le mérite de proposer des pistes pour les professionnels de la participation.

À travers nos pérégrinations, se sont révélées 6 grandes catégories d’outils numériques plus ou moins directement utilisables à des fins « participatives » :

Certains outils sont payants, d’autres gratuits. Certains interrogent sur le respect de la protection des données quand d’autres « logiciels libres » assurent une protection de celles-ci en mettant à disposition ses codes sources.

Par exemple, nous avons testé l’outils « Mural », la semaine passée.  Comme un grand tableau collaboratif qu’on utiliserait dans la vie réelle, Mural propose en version numérique de débattre à l’aide de post-its virtuels, d’images, d’icônes. Dans le cadre d’une mission mené pour le PLUi de Sèvre et Loire avec le groupement Pluréal, afin de préparer le diagnostic à distance, les techniciens du territoire ont été invités à « épingler » les lieux stratégiques à parcourir. Une réunion en présentielle n’était pour l’instant pas envisageable pour la maîtrise d’ouvrage. La discussion s’est avérée collaborative et particulièrement enrichissante : les participants, tous en capacité de maîtriser l’informatique (et possédant un ordinateur) ont pu entrer en mode « actif ». La discussion a pu avoir lieu sur un support spatial, autour d’un plan : élément non négligeable lorsque l’on parle d’urbanisme. L’outil « Mural » s’est avéré pertinent au regard de la situation et du public impliqué.

Mural collaboratif dans le cadre du PLUi de SèvreLoire

Sli.do réalisé au sein de l’Atelier du Lieu pour discuter des précautions à prendre dans l’entreprise

Dans un autre style, le logiciel « Sli.do » permet de travailler à plusieurs sur une problématique donnée. Chaque participant qui entre sur l’espace collaboratif peut y contribuer et co-former un nuage de mot à partir d’une question posée par l’animateur. Lorsqu’une problématique est soulevée plusieurs fois par différent participants, le mot occupe une place plus importante.

Attention, nous n’avons pas l’intention de défendre ici le « tout numérique » mais bien de l’envisager comme une solution complémentaire aux ateliers en présentiel, dans un contexte exceptionnel.

Le numérique comme solution complémentaire au présentiel : aller vers les populations « isolées »

Lorsque l’on observe l’étude de l’INSEE publiée le 28 avril 2020 sur les « conditions de vie des ménages en période de confinement », on comprend facilement qu’il n’est pas possible de se reposer seulement sur une révolution technologique :

  • En effet, 12% des personnes n’ont pas accès à Internet à leur domicile quelle qu’en soit la forme (ordinateur, tablette ou téléphone portable).
  • Les inégalités sont territoriales puisque cette part varie selon les territoires de 14% dans les plus petites agglomérations à 8,2% en agglomération parisienne.
  • Elles sont également sociales puisque 53% des personnes de plus de 75 ans et 34% des personnes sans diplôme ou titulaires d’un certificat d’études primaires n’ont pas d’accès au numérique chez elles.

La Commission National du Débat Public (CNDP) insiste, à juste titre dans son rapport sur une complémentarité entre technologie et rencontre de « vive voix ». Elle propose un certain nombre de solutions, en présentiel, qui incitent à « aller vers » les populations les plus isolées. Quelques soient les outils employés, ce contexte exceptionnel nous invite, aujourd’hui plus que jamais à s’appuyer sur les « gestes barrières » de la participation.

Atelier du Lieu à partir de l’étude INSEE, Avril 2020

Aujourd’hui plus que jamais, revenir aux « gestes barrières » de la participation citoyenne

Nous n’insisterons jamais assez sur l’importance de la « méthode » pour élaborer un dispositif participatif, qu’il soit totalement ou partiellement réalisé en présentiel ou en numérique.

Pour cela, les grands principes clefs de la participation restent essentiels à garder en tête[2] et nous permettent de nous poser les « bonnes » questions. Comme Bruno Latour et son « aide à l’auto-description », ces grandes questions mise en exergue par la recherche du programme Concertation Décision Environnement (CDE), rappellent les professionnels de la participation, aux fondamentaux :

  • Articulation / Intégration Comment les dispositifs participatifs (ou la démarche d’ensemble qui les organise), sont-ils articulés voire intégrés dans le management général du projet, voire associés à d’autres démarches de démocratisation de l’action publique ?
  • Temporalité/continuité : À quels moments les dispositifs envisagés interviennent-ils au cours du projet, dans quelles situations de projet ?
  • Inclusion : Dans quelle mesure toute personne qui le souhaite et se sent concerné par le projet a-t-elle pu s’impliquer dans les démarches et dispositifs ? Comment les habitants ont-ils été sollicités ou ont-ils été sélectionnés ? Les dispositifs étaient-ils ouverts, fermés ?
  • Argumentation Comment les décisions prises sont-elles argumentées et prennent-elles en considération à cette occasion les débats dans lesquels les citoyens se sont exprimés ?
  • Égalité : Les différentes personnes impliquées ont-elles la possibilité de s’exprimer et font-elles l’objet de la même considération ?
  • Publicisation / transparence: Comment sont envisagés l’accessibilité et la diffusion des informations liées au projet : données, éléments de contenu, « règles du jeu » liés aux dispositifs et à leurs objectifs, processus de décision.

Ces grands principes, à une époque d’incertitude et de remise en cause de nos pratiques habituelles, sont une précieuse aide pour construire un cadre participatif pertinent et adapté à ce contexte exceptionnel. Comme des « Gestes barrières » ils nous invitent à poursuivre, avec précaution et en toute sécurité, la mise en œuvre d’une conception participative et citoyenne du projet.